mercredi, décembre 26, 2007

Pensées pour Papa.

Je pense à mon père.

Je pense aux temps quand on était tout petits, je pense aux soirées quand il rentrait du travail avec un livre de Martine pour moi et une petite voiture pour mon frère, ainsi qu’à ses contes à dormir debout, avec lesquelles il nous berçait tout le temps.

Je pense aux cadeaux qu’il m’avait offerts tous les ans et tous les jours.

Je pense à son sourire de fierté qu’il montrait chaque fois que je rentrais de l’école avec des notes excellentes, je pense à la phrase qu’il sortait chaque fois qu’on lui donnait des compliments sur moi : « Ma fille est gentille, belle et intelligente ».

Je pense aux années de mon enfance, lorsque j’avais tout ce que je voulais, je n’avais qu’à demander à papa, il aurait acheté tout le monde entier pour ses enfants bien-aimés.

Je pense aux jours turbulents de mon adolescence, lorsque je m’engueulais avec lui pour une sortie ou pour un garçon.

Je pense aux après-midis, pluvieuses ou ensoleillées, quand, en sortant du lycée, j’allais le chercher à son bureau. Et alors tout le monde me disait bonjour, tout le monde adorait mon père, qui était le plus gentil de la direction, et le seul qui restait le plus souvent tard jusqu’au soir. Mon père était un gros travailleur, il donnait toute sa vie et tout son corps pour travailler, pour posséder de ses deux propres mains le pouvoir de nous donner une belle vie, à moi, ma mère, et mes deux petits frères.

J’en voulais souvent à lui pour n’avoir jamais été là aussi souvent qu’il aurait voulu, qu’on aurait aimé et préféré. Mais tout ce qu’il faisait n’avait qu’un sens : subvenir le mieux possible aux trois enfants qui grandissaient, et à la femme de sa vie, la seule qu’il eût connue, la seule qu’il eût aimée.

Alors, d’un coup je repense aux jours quand j’étais en Allemagne, lorsqu’il m’appelait très souvent, uniquement pour demander si j’allais bien, si j’avais aucun souci, que tout marchait.

Et je pense au jour de mon mariage, lorsqu’il m’avait donnée à Jonathan. Et encore une fois, je lui en voulais, pour ceci, car un mariage n’était vraiment pas dans nos projets. Pendant un an et demi qui suivaient je le traitais très mal à cause de cela, et c’est seulement aujourd’hui que je regrette, que je m’en veux à vie pour avoir été méchante vis-à-vis de lui.

Mon père est mort, enterré. Sous terre il ne peut plus rien entendre, il ne saurait jamais que je me suis enfin rendue compte combien je l’aimais, combien de fois je pense à lui, avec une phrase interminable qui commence par un « si j’avais ».


Et ma pensée revient toujours vers un soir, le soir où il a déposé de son dernier souffle. Le soir où on lui avait dit adieu, et cela, pour toujours.

Quand, avec un dernier effort suprême, mon père mourant avait ouvert ses yeux, pour nous regarder ensuite un par un, toute sa vie, toute sa famille, tout son coeur, tout son amour : il avait versé une larme. Une seule. Et il avait fermé les yeux, il avait fini de dire ses adieux au monde des vivants, il partait seul pour un autre univers, si loin, intouchable